• Il y a 870 ans, dans la vallée de l'Aire...

    Une Abbaye au coeur de l'Histoire Européenne

    Bernard de Clairvaux

    Chéhéry, arrière-petite-fille de Clairvaux

    Aux Xème et XIème siècles, plusieurs réformateurs entreprirent de rétablir la règle de Saint Benoit : elle s’était vu quelque peu bafouée depuis la mort du saint qui au VIème siècle avait posé les bases de la vie cénobitique (de cénobites, ces ascètes qui se réunissaient pour accomplir en commun leurs exercices de piété ou de mortification). Parmi eux, Saint Robert de Molesmes s’était établi à la fin du XIe siècle dans la forêt de Citeaux (cistercium) et ses successeurs avaient donné une charte à la nouvelle congrégation cistercienne, charte dite de Charité ou Pacte d’Amour. Devant l’affluence des pénitents, la congrégation avait du fonder des Abbayes « filles » : la Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond.

     

    Bientôt, la renommée de Citeaux fut supplantée par celle de Clairveaux, sur laquelle rejaillit la gloire de son premier abbé, Saint Bernard. A sa mort, l’abbaye comptait 700 religieux, sa filiation s’élevait à 167 couvents, et les Cisterciens étaient communément appelés Bernardins. Fille de Clairveaux, l’abbaye de Trois-Fontaines (Marne) avait elle-même essaimé et repris en 1127 la direction de l’Abbaye de Lachalade, couvent qui périclitait deux ans seulement après sa fondation par l’évèque de Verdun. Sous l’œil bienveillant de Saint Bernard, Lachalade va développer un domaine agricole considérable dans la vallée de la Biesmes (région de l’Argonne), grâce notamment aux riches chevaliers quittant la vie séculière pour rejoindre l’Abbaye, la dotant au passage de leurs importantes richesses.

     

    En 1147, on compte près de 300 moines à Lachalade, occupés à défricher des forêts jusque là inaccessibles, sous l’autorité de l’Abbé Gontier. C’est à cette date que les frères de l’église Notre-Dame de Reims font don de la terre de Chéhéry qu’ils possédaient de longue date « au seigneur Gontier, abbé de Lachalade et à ses frères servant pieusement Dieu en ce lieu sous la règle de Saint-Benoit […] pour y construire une abbaye de son ordre ». L’abbaye de Chéhéry est née. Quelques quarante ans plus tard, en 1189, elle sera rattachée directement à Trois-Fontaines (dont elle était déjà la « petite-fille »).

     

    Un doute subsite quand à l’existence préalable d’une petite abbaye soumise à la règle de Prémontré sur cette terre avant sa fondation. Le nom de Chéhéry, Caherium, Kaherium, Cheriacum, nous apparaît pour la première fois dans un manuscrit de l’abbaye de Saint-Yanne de la fin du Xe ou du commencement du XIe siècle, fixant les limites du comté de Verdun. Il y est mentionné comme étant le nom d’une villa, villa Caheril, sans doute la métairie d’un personnage gallo-romain appelé Caherius. D’autre part, il est impossible de confirmer avec certitude le nom du premier abbé de Chéhéry. Si celui d’un simple moine, Hugues, est associé à Cahère (très probablement une traduction en vieux français) autour des années 1160, c’est en 1167 que le nom d’Haimo (Haimoni abbati Caherii) apparaît pour la première fois dans des actes de donations en faveur de l’abbaye.

    Jusqu’au XIVeme siècle : première expansion

    Après sa fondation, Chéhéry voit pendant près de deux siècles son domaine s’étendre suite à de nombreuses donations faites par les seigneurs voisins sous la protection desquels elle se place, notamment les seigneurs de Grandpré et de Cornay.

     

    La liste des terres ou des dimes rattachées à l’Abbaye au cours du XIIe et XIIIe permet de se réprésenter l’étendue du domaine au début du XIVe siècle :

    • Un cens à Monsfelix (quartier de Grandpré) ratifié par Henri III comte de Grandpré (1190)
    • Patrônage de la chapelle castrale de Cernay et cession de la moitié de ses terres à Champigneulles et Quatre-champs par Eudes de Quarnay (1210)
    • Terrages à Vauzelles  par René de Quarnai (1217)
    • La grange de Sérieux, le bois de Tronsol en 1237
    • La verrerie de Mayange, la ferme Henri-Estable (aujourd’hui Ariétal) en 1260
    • Dimes et terrains en friche à Apremont (1268)
    • 12 septiers de froment de seigle à prendre sur le terrage de Fléville par Vauchier de Cornay (1280)
    • Droits sur la partie de la rivière d’Aire coulant sur le territoire de Châtel donné par Renaud de Cornay (1314).

    Cette expansion, et sans doute la relative brutalité dont faisaient preuve les moines lorsqu’il s’agissait de toucher leurs dîmes, ne fut pas sans susciter querelles et jalousies des habitants des villages alentours. Querelles dont les règlements constituent de précieux documents d’archives… Ainsi, les terres voisines d’Apremont, entrées en possession de l’abbaye en 1268, généreront en 1317 de sérieux différents avec le curé de Montblainville et son vicaire à l’image des luttes fréquentes à l’époque entre les clergés séculiers et réguliers. On verra précisément cette possession de terres à Aprement régulièrement remise en cause durant plusieurs siècles!

    Moines Cisterciens défrichant une terre

    La Guerre de Cent Ans (Siège de Calais)

    Du XIVe au XVIe siècle – Guerres, destructions et introduction de la Commende

    En 1284, l’Abbaye s’était placée sous la protection du Roi et avait cessé d’avoir le comte de Grandpré comme défenseur. Malheureusement, cette protection d’un roi lointain et peu puissant s’avèra bien inefficace, et les moines durent souvent chercher refuge chez le seigneur de Cornay. Il est probable que les calamités causées par la Guerre de Cent Ans, l’affaiblissement féodal, les divisions politiques et les troubles dûs au grand schisme de l’Eglise (partagée entre les deux pâpes Clément à Avignon et Urbain V à Rome) durent la toucher de plein fouet. Les archives sont rares et nous ne savons rien du choix des moines de Chéhéry mais on peut supposer qu’ils avaient pris parti pour le pape d’Avignon et étaient restés fidèles au roi de France contre les Bourguignons et les Anglais.

     

    En 1545 après le décès de l’abbé Adam Lamblin, la commende fut introduite à Chéhéry et avec elle une décadence rapide. Cette pratique de la Renaissance modifia profondément les mœurs et usages monastiques. A l’origine, ce régime consistait de la part du pape à recommander une église ou un monastère aux soins de quelque personnage important, non pas pour qu’il s’en appropriât les revenus, mais pour qu’il les multipliât par une bonne admistration et les mit en réserve pour des restaurations futures. Bientôt, ceux qui étaient investis de cette noble mission firent payer leurs services et s’approprièrent ces revenus. Si un simple prieur conservait l’autorité religieuse, le titre d’abbé devint une charge donnée (avec la majeure partie des bénéfices) à des hommes de cour ou des soldats. Désormais, les moines désertaient les couvents, n’y travaillant plus pour Dieu mais pour un homme – dont la moralité n’était pas toujours averée…

     

    En 1542 la vallée de la Meuse est le théâtre des premiers conflits déclenchés par la guerre que François 1er mène contre Charles Quint. L’abbaye est-elle épargnée ? Nul le sait, mais dix ans plus tard le conflit a été soutenu par Henri II et Marie, reine de Hongrie, vient en aide à son frère Charles Quint en envoyant Rossem qui ravage tout le pays avec son armée : Cornay, Montfaucon et sa collégiale, Chéhéry, Saint-Juvin, Grandpré sont brulés et saccagés. Suivront les guerres de religion, pendant lesquelles certains seigneurs voisins (Cornay, de Pouilly) soutiennent la Réforme. Là non plus, point de documents, mais il est probable que l’abbaye fut rançonnée plus d’une fois pendant cette période comme le fut tout le pays environnant. D’autant que lorsque ce ne sont pas les ennemis, les propres troupes du roi, constituées de soudards et de mercenaires, pillent et incendient aussi sur leur passage. Un tableau de 1636 représentant l’abbaye et conservé au château de Cornay montre déjà une architecture plus classique que médiévale, suggérant une reconstruction probable au cours du XVIème. A-t-elle été en partie ou entièrement saccagée lors du passage de Rossem dans les années 1550? C’est très probable.

     

    Malgré tout pendant toute cette période, les moines survivent. Des documents attestent notamment de la présence d’une forge (considérée comme l’une des plus anciennes du département) à partir du début du XVIe siècle. Avec Henri IV, le calme semble revenir et les moines se consacrent à nouveau à leurs intérêts. En 1600 on les voit en procès avec le curé de Montblainville (encore et toujours…) et en 1609 avec les habitants de Baulny au sujet de leur bois de Tronsol.

     

    Mais la mort d’Henri IV ramène sous le règne de Louis XIII la Guerre dite de Trente ans, suivie de la Fronde sous le début de règne de Louis XIV. Si en 1630 l’Abbaye est encore décrite par Dom Ganneron comme « si belle bien que petite et gentille », en 1657 une enquête de Terruel (menée sur ordre du maréchal Fabert qui voulait établir le cadastre de la Champagne) la décrit comme suit : « Chéhéry : abbaye ruinée ; nulle charrue ni habitants ; sont retirés aux lieux circumvoisins ; le maitre des forges reste seul ; le lieu est tout démoli, ne restant en tout que l’église »
    Elle a donc été à nouveau détruite pendant la Fronde, probablement à la même date que l’incendie des villages voisins Fléville, Châtel, Apremont et Baulny, soit en 1656.

    De 1654 à la révolution : lent relèvement puis reconstruction de l’Abbaye

    Le théâtre de la guerre s’éloigne enfin, et les contrées françaises entrent dans près d’un siècle et demi d’une relative paix. Les villes, les villages, les chateaux et les édifices religieux ont énormément souffert, et Chéhéry ne fait pas exception à la règle. Pendant toute la fin du XVIIème siècle et le début du siècle des Lumières, les religieux vont patiemment relever l’abbaye, en commencant par son appareil productif : si les batiments eux-mêmes restent provisoires, centrés sur l’Eglise qui est encore debout, quelques documents évoquent à nouveau les procès et autres sentences liés aux exploitations des parcelles du domaine. Une verrerie appartenant à l’abbaye est évoquée dans un mémoire de 1680, et en 1709, Mathieu rapporte que Chéhéry rapporte huit mille livres à son abbé et six mille à ses religieux qui étaient au nombre de quatre. En 1739, un traité est passé entre le sieur Blanchon et l’admistrateur des revenus des domaines de l’abbaye au sujet d’un bail futur à faire de la forge de Chéhéry.

     

    En 1744, Dom Guyton, adjoint de l’Abbé de Marcilly envoyé par le révérend abbé de Clairvaux en visite en dans les monastères de sa juridiction en Champagne, la décrit ainsi : « L’abbaye peut valoir, dit-on, pour les religieux cinq à six mille livres. Les gages des domestiques y sont forts. Elle n’est pas bastie. […] L’église est peu de chose : une chapelle sert de sacristie et de chapitre. » Ainsi si en 1744 les moines semblent toujours occuper des bâtiments provisoires, le Pouillé de 1776 constate en revanche que l’église et le couvent viennent d’être reconstruits. Dans la lignée des très nombreux couvents qui furent entièrement renouvelés en cette moitié de XVIIIème siècle (dont notamment les abbayes cisterciennes mères, par exemple Clairvaux), l’Abbaye a donc dans cet intervalle de trente ans trouvé des bienfaiteurs pour être rebatie. On situe cette reconstruction aux alentours de 1750.

     

    A la veille de la Révolution, outre l’Abbaye et ses dépendances, la maison abbatiale, la ferme, la forge, on dénombre encore les fermes du Ménil, des Granges, de Chaudron, de Sérieux, d’Ariétal, de Pleinchamp, des corps de ferme dans les villages alentours, des parcelles de bois, droits de pêche… le domaine est immense et ses revenus sont considérables.

    Vue de l'Abbaye au XVe siècle avant

    sa déstruction puis sa reconstruction

    au XVIIIe siècle

    Arrestation de Louis XVI à Varennes-en-Argonne

    A la Révolution : vente de l’Abbaye et dispersion de ses biens.

    A la chute de la monarchie absolue, tous les biens du clergé sont nationalisés dès le 2 novembre 1789. Maigrement traités par la nation, les moines doivent après la réquisition rester les gardiens des batiments dont ils ne tirent plus de revenus. Par la suite, l’état en vendra une grande partie pour rembourser ses dettes. Les moines devront choisir entre une pension leur permettant de revenir à la vie séculière ou d’intégrer un asile pour leurs vieux jours.

     

    Ainsi en 1791, nous voyons figurer l’état des sommes payées aux religieux de l’Abbaye : MM Sellier, Bayard, Dufray, Bancelin, Guenault, Rizaucourt, La Ramée et Padier. On sait que Dom Guenault et Dom Rizaucourt s’étaient déjà retirés à Marcq, Dom Sellier quant à lui était aussi curé de Cornay et il y habitait. Ils n’étaient donc plus que cinq à loger sur place. Ils vont tous quitter les lieux dans le courant de l’année, pendant laquelle le domaine est morcelé et vendu ainsi que les meubles. Les derniers moines cisterciens quittèrent ainsi la maison qui avait abrité leur ordre pendant 644 ans.

     

    Le 28 février 1792 l’ensemble des biens restant furent adjugés pour le prix de 611 100 livres à un avocat parisien, procureur au parlement de Paris et ancien administrateur des hospices civiles, Gérard de Melcy. Après le départ des moines, l’avocat fit démolire l’église abbatiale et la partie du cloitre abritant sans doute les cellules les plus simples, pour ne garder que les deux ailes les plus préstigieuses, appartements de l’abbé et logement des hôtes. Il la transforme en une grande demeure bourgeoise, dont la propriété va rester au sein de la famille jusqu’au début du XXème siècle. Le bâtiment a encore cette forme aujourd’hui.

    Au XIXe siècle, les frasques de Gerard de Melcy

    Achille-Auguste-César Gérard de Melcy, petit-fils de l’acheteur de 1792, va marquer plus singulièrement Chéhéry de son passage. Né en 1815, il part à 20 ans en Angleterre pour étudier les nouveaux procédés de la forge et va en ramener des avancées techniques qu’il cherche à appliquer à Chéhéry. Flambeur et ambitieux, il s’associe à un banquier de Vouziers pour faire de sa forge un établissement hors norme. Fréquentant la belle société parisienne, il dépense sans compter, et va se marier en 1836 à une artiste lyrique de 25 ans, premier rôle dans les opéras de l’époque, Julia Grisi. En réalité, il voit surtout dans ce mariage une bonne affaire pour profiter des cachets et de la renommée de sa femme, et devient rapidement odieux : ils divorcent au bout de deux ans. Julia n’aura occupé la chambre que Gérard avait entièrement meublée pour elle à Chéhéry qu’une seule nuit. Finalement, c’est elle qui est condamnée à lui verser une rente annuelle de 10 000 Francs !

     

    Mais en 1850, le coke utilisé comme combustible pose de plus en plus de problèmes de transport, ce qui cause la décadence de nombreuses forges de l’Argonne. Celle de Chéhéry n’échappe pas à la faillite, Gérard voit ses biens saisis et vendus, son frère Adolphe rachète le château. Après la mort de celui-ci, Gérard montera une machination dans le but d’extorquer 92 000F à sa veuve ce qui le conduira finalement en prison.

     

    Au début du XXième siècle, la maison passe dans la famille Longuet La Marche à partir de 1912, puis à leurs descendant. Mme Mazinguant en hérite dans les années 50, puis elle est rachetée par M. Philippe Couleuvre en 1989. Ce dernier va refaire rayonner l’Abbaye en y organisant des expositions d’art sacré et des activités culturelles autour de la musique classique.

    Portrait de Giulia Grisi

    References et Crédits

    - J. Jaillot, « Recherches sur l'abbaye de Chéhéry », La Revue d'Ardenne et d'Argonne, vol. 6, septembre-octobre 1895

    - P. Couleuvre

    - Images : source Wikipedia Commons

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